L'évolution des connaissances se heurte parfois aux rituels du terrain qui se transmettent telles des vérités immuables. Il en est ainsi du discours sur les étirements, thème pour lequel nous avons déjà consacré plusieurs articles, aussi bien dans ces lettres que dans la revue SSPP. Entre le rejet pur et simple et l'application aveugle de nouvelles données, il peut être intéressant d'observer ce que font les sportifs de haut niveau en la matière. On peut penser en effet que les entraîneurs de l'élite sont à la pointe d'une innovation qui se nourrit sur des concepts scientifiquement fondés. Nous vous proposons donc ici une analyse de ce qui a été réalisé dans le cadre d'un échauffement par deux athlètes lors des derniers championnats d'Europe d'athlétisme. Cette observation a été réalisée par Hélène BOSSE qui en tant qu'entraîneur bénéficiait d'une accréditation lui permettant d'avoir accès au stade d'échauffement.
Voici les principaux points de son compte rendu :
Je me suis arrêtée plus longuement sur l'échauffement de Carolina Klüft en 1ère journée de l'heptathlon et sur celui de Susanna Kallur en ½ finale du 100 haies.
Les informations recueillies sont ici synthétisées dans ce tableau comparatif.
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KLÜFT (heptathlonienne) |
KALLUR (hurdleuse) |
Activation cardiaque et musculaire : FOOTING |
= 8'30 |
= 8' dont 1 tour marché |
Etirements |
= 10 secondes (étirement dynamique des ischios) |
= 5 mn d'étirements « passifs courts » et « actifs » entrecoupés de phases « trottinées ». |
Soins (Kiné) |
= 7 mn Physiothérapie sur les ischios et quadriceps des 2 jambes |
Absence (à noter cependant 20 mn de massage ischio-adducteur-quadriceps avant la finale, constituant l'essentiel de son échauffement) |
Gammes de course |
= 8 mn 30 = 8 passages (gammes de fixation de genou avec peu d'ouverture de la jambe) |
= 1 gamme entrecoupée de footing |
Gammes de haies |
Absence |
= 7 passages (4 éducatifs jambe de retour + 3 éducatifs jambe d'attaque) |
Accélérations |
= 9 accélérations (6 en training + 3 en pointe) placées durant tout l'échauffement |
= 3 accélérations ( 2 en training + 1 en pointe) avant les départs sur haies |
Départ sur haies |
- 2 passages en 6 appuis sur 5 haies
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départ debout + 2 haies
- départ debout + 3 haies départ debout + 5 haies
- départ start + 5 haies
- départ start + 2 haies
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- 2 [ départ debout + 5 haies ]
- départ start + 2 haies |
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1H10' |
52' |
Observations :
- Il apparaît très nettement que l'échauffement de Klüft est plus coûteuxen terme de dépense énergétique à la différence de Kallur plus efficiente dans sa préparation.
Cela pourrait s'expliquer par le fait que ces 2 athlètes n'ont pas couru aux mêmes heures : Klüft à 10h10 et Kallur à 18h.
On sait que le corps est moins apte à réaliser une performance en début de journée que le soir parce qu'il est moins bien « réveillé ».
- On constate que ces 2 échauffements, hormis le temps de réveil musculaire, n'ont pas grand-chose en commun. Le temps consacré aux étirements est quasiment nul chez Klüft.
On observe également que Kallur a un temps de préparation plus spécifique à l'épreuve et une montée plus progressive en puissance.
On notera donc la faible part accordée aux étirements par ces deux championnes dans le cadre de leur échauffement. On relève également que ces étirements, plutôt ciblés sur les ischio-jambiers sont réalisés juste après le petit footing qui démarre l'échauffement. Or, on sait que ce type d'activité n'a pas d'effet sur l'élévation de la température des muscles postérieurs de la cuisse. Dans ces conditions on peut imaginer que les étirements viseront davantage les structures passives des chaînes musculaires (enveloppes musculaires, tendons, ligaments, capsules) que les chaînes musculaires elles mêmes. L'objectif est ici de lever les résistances à l'élévation de la cuisse pour diminuer le coût énergétique du mouvement mais certainement aussi pour en augmenter la vitesse. Lorsque c'est le muscle qui est ciblé, on notera que l'étirement est de type balistique (mouvement avec temps de ressort) ou (et) suivi de mobilisations dynamiques. Ce sont là les structures neuromusculaires qui sont visées afin de renforcer la réactivité du muscle. Au bout du compte, on observe que même pour l'athlète qui consacre le plus de temps aux étirements ( 5' ), ce temps reste assez nettement inférieur aux recommandations traditionnelles. Par compte les modalités d'étirements retenues par ces athlètes, bien que différentes, collent parfaitement aux données théoriques récentes qui ont soulevé tant de controverses.
S'il n'est pas judicieux de toujours vouloir transférer les pratiques du haut niveau dans les clubs, nous avons là des pratiques dont quelques uns pourraient bien s'inspirer !